Je pensais que nous ne nous reverrions jamais : ce que nous avions traversé ressemblait à une chute lente et silencieuse, comme dans ces rêves d'enfant qui, des années après, continuent de nous poursuivre. Amarrés l'un à l'autre, nous n'en finissions pas de tomber ; il a fallu que nous nous séparions. Il n'y avait pas d'autre issue possible. [...]
J'ai pensé, si pouvait cesser ma folle ranc½ur à l'idée de ne plus revoir ce regard sous lequel je croyais vivre toujours, si pouvait s'adoucir la douleur aigre du serment trahi, de la parole reprise, j'ai pensé qu'il me fallait te perdre une bonne fois, te lâcher, oui, te lâcher des yeux, te perdre de vue, desserrer sur toi le poing de ma douleur sans savoir si, comme l'oiseau, tu allais t'écraser ou t'envoler, te laisser tomber, voilà, être sans tes yeux, sans tes mains, sans ta voix, les éteindre en moi un par un comme des cierges, me donner à moi-même une leçon de ténèbres, tes yeux, tes mains, ta voix, les souffler, les fondre au noir - et qu'alors seulement peut-être, oui, je pourrais croire ce que je ne crois pas, croire ma mémoire comme au début j'ai cru mes yeux - que nous avons réuni les deux morceaux du papier déchiré le premier soir pour y écrire nos noms, et que, même s'ils n'étaient pas les pièces manquantes du mot " éternité ", nous avons quelquefois, dans cet espace tout quadrillé d'abscisses et d'ordonnées, les yeux ardents sous nos masques flous, dansé ensemble au bal d'antan, partagé nos mystères jumeaux, échangé en silence nos secrets indicibles, nos visages invisibles, nos corps donnés, qu'on a fait l'impossible, et qu'alors, au fond, peut-être qu'on s'est aimés, toi et moi.
La mélancolie, c'est le sentiment d'avoir perdu, et c'est la peur de perdre. C'est être en deuil de tout, tout le temps, même au moment où les choses arrivent, si bien qu'on ne peut pas les vivre.